Les prénoms au moyen âge...

Publié le par Médioc

Jeux Medieval 2: Total War KingdomsEt au Moyen Age? Existait-il des modes pour les prénoms? Ma foi, oui! Le livre Terres et pouvoirs partagés entre Genève et Savoie, qui concerne les villages aujourd’hui français de Valleiry et La Joux, peut ainsi offrir un «top-10» pour l’année 1357. Une «grosse» donne l’identité des habitants. Nous avons déjà parlé de cet ouvrage.

Je me contenterai de rappeler que ces localités atteignent alors leur zénith. Le soleil n’en finira pas de se coucher par la suite. Toujours moins de monde! Le boom des Jean Alors, pour les hommes, à quoi vous attendez-vous en tête du peloton? A un de ces prénoms bien médiévaux, du genre Godefroy, Theodoric, Wido ou Arnulf? Eh bien, vous n’y êtes pas! Avec 26,3%, c’est Jean. Il faut dire qu’il s’agit d’une manière de se placer sous la protection de deux des principaux saints de l’Eglise. Jean, n’est-ce pas à la fois le Baptiste, ce monsieur qui se promène avec une peau de bique, et l’Evangéliste, le disciple favori du Christ? Il faut dire que, comme c’est à nouveau le cas chez nous depuis quelques années (il suffit de penser aux Jenifer et aux Magalie de la Star Ac’), le prénom se décline. A côté des Iohannes se trouvent leurs dérivés: Johannetus, Johannodus ou Johannerius. Voilà qui amène un peu de diversité. Notons que les Anglo-Saxons n’ont jamais perdu de vue de telles déclinaisons. Une Jeanne américaine peut ainsi se nommer Joan, Jean, Gene, Joanne, Jayne, Jane ou Jeanne. Etienne se profile En second, avec 20,3% des mâles de la communauté, nous avons Pierre. Rien là que de très logique. Saint Pierre, l’homme aux clefs d’or, constitue le patron de Genève. La cathédrale lui est vouée. Il semble plus étrange de retrouver, avec 16,9%, Etienne sur la troisième marche du podium. Le prénom a beaucoup perdu de sa superbe dans les pays de langue française. Je suis payé pour le savoir. Mais l’église de Valleiry se voyait dédiée au premier (dans l’ordre chronologique) des martyrs. La suite grappille des miettes. Se suivent dans l’ordre Mermet, prénom aujourd’hui disparu, Perro (idem), Hudric (re-idem), Jacques, Hugues, Aymon, François, André et Guillaume.

On l’aura compris. Les paysans de Valleiry ne puisent pas encore les prénoms dans le calendrier. Ceux-ci n’existent du reste pas encore. Il faudra l’imprimerie, à la fin du XVe siècle, et la lente diffusion de la lecture pour que se multiplient les idées. L’absence de Claude L’absence la plus étonnante, dans la liste de 1357, demeure cependant Claude. Né en 607, ce saint local jouit alors d’une grande vénération, comme le prouve la ville jurassienne de Saint-Claude. Son culte reste si populaire au XVIe siècle que Calvin interdira cette dénomination suspecte de papisme. Les pasteurs se verront priés, lors du baptême, d’y substituer d’office un autre prénom, si possible tiré de l’Ancien Testament. Moïse, Isaac, Daniel ou Abraham, ça fait tout de même moins «soft».
http://www.claudenadeau.net/images/medieval8.jpgLes dames maintenant. Là aussi, ni Ermentrude ni Arnegonde. Avec 20% des paroissiennes, Béatrice arrive en tête. La chose n’est pas due aux mérites de la sainte. Martyrisée sous Dioclétien en 304, on ne peut pas dire que la malheureuse ait laissé le moindre souvenir. Il faut chercher une autre raison. En voici une. Béatrice, comme Adelaïde, faisait très chic au XIe et XIIe siècles. Très haute noblesse. Or, les modes descendent lentement dans l’échelle sociale. Avec Béatrice, les paysannes peuvent se raccrocher à un monde qui leur reste par ailleurs fermé.

Où sont les Marie? Continuons. Avec 17,1%, nous avons Mariete en seconde position. Mermette arrive troisième avec 11,4%. Viennent ensuite, dans l’ordre, Jeannette, Jordane, Jacole, Guillemette, Jacquemette, Péronette et Marie, ce qui laisse une place aux Hugonette, aux Guigonne ou à des Alesia sans rapport avec les Gaulois. Si les féminisations semblent normales, le mauvais score de Marie laisse perplexe. En 1357, le culte marial atteint son zénith. Marie est reine du Ciel. Jésus la couronne. Elle intercède pour les pauvres humains. Alors comment se fait-il que son nom ne se voit pas donné à quantité de filles et, dans la foulée, à quelques garçons? «Il semble que la christianisation ne se soit pas répandue de la même manière pour les prénoms féminins», concluent dans le livre Cécile Mantio et Emilie Gaydon, qui sont de toute évidence des auteures et non des auteurs. A ces prénoms se voient bien sûr accolés des noms de famille. Notez qu’au XIVe siècle, il s’agit là d’une nouveauté. Apparus au XIe siècle, les patronymes ont lentement pris racine en Europe. Il faut attendre le XIIIe siècle pour qu’ils se généralisent. A leur base se trouvent le lieu d’habitation, la fonction, la profession ou le prénom d’un ancêtre. Les Italiens ont adoré cette dernière possibilité. Lisez une histoire de leur peinture. Les Sano di Pietro, les Francesco di Giorgio et autres Piero della Francesca y sont légion. Combien y a-t-il de noms de famille à Valleiry en 1357? Pas des masses! Leur nombre tend à se restreindre, comme aujourd’hui, par extinction de nombreuses lignées. De la quarantaine de patronymes recensés en 1357, six seulement restent présents en 1619. Certains d’entre eux gardent néanmoins un bel avenir. Il y a là les Berthet, les Bouvier, les Ducimetière et les Poncet. De nouveaux arrivants ont bien sûr comblé les vides, même si, comme nous l’avons dit, la population tend à décliner. Vous aurez vite compris le problème. L’homonymie devient fréquente. «Elle est si présente que nous la rencontrons même au sein de la famille étroite», admettent les deux historiennes. Les confusions devaient être croquignolesques. Mais la chose forme un trait social permanent. Si on pense au renouvellement récent de la population suisse, combien compte-t-elle aujourd’hui de José Lopez ou de Pierre Meyer?


➜ «Terres et pouvoirs partagés entre Genève et Savoie», collectif, coédité par les Archives d’Etat de Genève, l’Université de Savoie et La Salévienne, 387 pages.

Publié dans Divers

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